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Jeunes filles au piano est une huile sur toile de 116 x 81cm, réalisée vers 1892 par Pierre-Auguste Renoir (1841-1919). Elle appartient à la collection Jean Walter et Paul Guillaume du Musée de L’Orangerie. Cette œuvre marque un tournant dans l’œuvre de Renoir car elle fait partie de la série qui lui a permis la reconnaissance des milieux officiels en étant une commande de l’état. Mais ceci n’explique en rien pourquoi le spectateur, qui n’a pas toujours connaissance de l’histoire du tableau qu’il contemple, reste ébahi devant cette œuvre. Cela a sans doute à voir avec cette manière dont Renoir transforme ses toiles en moments de bonheur. Nous verrons comment Renoir retranscrit la douce mélodie de la passion de deux jeunes filles, le piano,  par le biais de la couleur. Puis Nous analyserons en quoi la musique a toute son importance dans l’œuvre de Renoir. Enfin, nous étudierons en quoi cette œuvre s’inscrit dans le contexte d’une reconnaissance de l’artiste.


 

Les Jeunes filles au piano de Pierre-Auguste Renoir représente une scène familiale de deux jeunes filles réunies par l’amour de la musique. Tandis que l’une déchiffre la partition qu’elle tient de la main gauche tout en jouant quelques accords, l’autre, fermant à demi les yeux, semble perdue dans la musique. Accoudée au piano, sa pause est alanguie. La touche ondulante s’empare alors des corps et des objets pour transmettre la rêverie mélodieuse. Les deux jeunes filles sont totalement absorbées par leur passion. Le visage de la joueuse exprime une joie innocente, l’autre la sérénité du songe. On dirait des sœurs mais elles sont sûrement des modèles professionnels.

Dans l’œuvre de Renoir, on retrouve la manière d’exprimer l’amour de la femme et de la jeunesse qui lui est particulière. Renoir disait d’ailleurs que les modèles étaient essentiels à sa peinture : «  Je ne pourrais me passer d’un modèle. Même si je le regarde à peine, il m’est indispensable pour me beurrer les yeux. J’adore peindre une gorge, les plis d’un ventre. Je ne pelote qu’ainsi »La façon dont il peint les chevelures, les robes, les carnations nacrées et pleines de vie des jeunes femmes semble traduire son affection pour les modèles. On retrouve d’ailleurs les modèles des Jeunes filles au piano dans le Portrait de deux fillettes, (1890-1892) : le choix du portrait conduit à un recadrage sur les visages mais les mêmes tonalités sont utilisées dans le traitement pictural, le même ruban dans la chevelure blonde, la même robe pour la jeune fille brune qui porte ici un chapeau de paille.

Les deux jeunes filles ont déjà le corps charnel des femmes que Renoir aimait peindre dans ses nus. Cette scène privée et tendre transmet la coquetterie joyeuse de cette fin d’enfance avec ces rubans colorés et ces tissus à pois. Les jeunes filles en cheveux  ont le cou et les poignets dégagés. Ceci renforce l’idée d’une scène peinte sur le vif, d’un moment d’intimité volé. Le tableau par son un aspect non fini, avec ses traces de pinceau et la toile apparente aux extrémités, transmet également cette idée : Renoir semble avoir exécuté rapidement cette toile.

Les Jeunes filles au piano sont donc une scène d’intérieur tranquille et sereine. Les tonalités sont un jeu subtil de jaune, vert et rouge qui renforce l’impression de chaleur et de douceur. Renoir est parfois surnommé le « peintre du bonheur » : « Je n’ai pas de théories, disait-il, je peins pour peindre la joie de la couleur. »  Son traitement pictural est en effet singulier par le choix de l’emploi des couleurs. Le traitement des chairs et des ombres rompt avec la peinture académique. Sa palette de couleurs lumineuse et ses ombres légères servent les ondulations du corps. Son traitement rosé de la chair est particulier. Les joues des jeunes filles font à la fois signe de candeur et de bonne santé. L’artiste dit préférer peindre ses bonnes que des bourgeoises. En effet, Renoir choisit ses modèles en fonction de leur peau : « Je m’accommode fort bien du premier cul crotté venu…pourvu que je tombe sur une peau qui ne repousse pas la lumière. » Dans la Baigneuse aux cheveux longs, vers 1895-1896, les joues de la jeune femme sont très roses, rehaussant ainsi la pâleur du reste du corps. Ambroise Vollard raconte comment ce traitement pictural des chairs prenaient toutes son ampleur dans le travail de l’artiste : « En quittant l’atelier, je m’arrêtai devant des Roses ébauchées. « Ce sont, me dit Renoir, des recherches de tons de chairs que je fais pour un Nu. » Cette période de l’œuvre de Renoir qualifiée de "nacrée" est délicatesse, volupté, forme, lumière. Les couleurs moins vives deviennent pastel. Les couleurs sont lumineuses. La source de lumière à gauche renforce la poésie des ombres bleues qui caressent les contours flous et pastels des étoffes et des chairs.

Se perdre dans cette œuvre c’est alors se laisser bercer par une tendre mélodie, le froufrou des robes, des rires adolescents. C’est caresser les étoffes, jouer avec les rubans[5] et les chevelures ondulantes. C’est baigner son visage dans un espace de lumière et de couleur. Le spectateur est touché par cette douce atmosphère et cette sérénité convoquant de doux souvenirs d’enfance. Il y a quelque chose de mélancolique dans cette œuvre, mais une mélancolie joyeuse. Mais les joies de l’enfance ne sont pas les seules convoquées : le piano est un personnage à part entière dans le tableau. C’est pour Renoir montrer la place que prend la musique dans ses œuvres.

 

  Le décor de la scène est sans doute un intérieur bourgeois, celui-ci est d’avantage suggéré que décrit par Renoir. Peut-être que l’œuvre a été réalisée au domicile même de Renoir. On sait qu’il avait offert en 1980 un piano comme cadeau de mariage à sa femme. On devine un rideau derrière le piano. Il y a un travail du drapé qui devient jeu de lumière et de couleur. C’est un espace intérieur mais le fond, d’un bleu vert, devient presque paysage. Le décor est flou et apparaît comme une sorte de forêt verte par la touche de couleur. Le fond se mêle alors à la partition par les coups de pinceaux jaune oranger créant une harmonie d’ensemble au tableau.

Par la lumière caressante et les tons chauds, Renoir restitue cette partie de musique dans une ambiance feutrée. L’activité musicale a un côté intime et profondément humain. Renoir interprète ainsi le thème classique des musiciens illustré depuis le XVIIe. Il montre par là même son intérêt pour la musique, un goût partagé par d’autres impressionnistes comme Degas. Il compare d’ailleurs musique et peinture dans leur difficulté d’atteindre la vérité : « Ce doit être très difficile dans le violon comme dans la peinture de trouver du premier coup le ton juste. » Dans les deux cas la palette musicale ou de couleurs doit être étudiée dans toutes ses nuances pour trouver l’harmonie. Il lui arrive d’ailleurs d’employer un vocabulaire de sons pour décrire ses couleurs : « Je veux un rouge qui soit sonore – qui sonne, comme une cloche ; si je ne l’obtiens pas, j’ajoute plus de rouge ou d’autres couleurs jusqu’à ce que je l’attrape. »

Auguste Renoir, qui aime la musique depuis l'enfance et compte plusieurs amis musiciens, a souvent utilisé le thème du piano dans ses oeuvres, quelle que soit la période de sa vie. On retiendra notamment son portrait de Wagner dont Renoir défendait ardemment la musique : « J’ai beaucoup aimé Wagner. Je m’étais laissé prendre à cette espèce de fluide passionné que je trouvais dans sa musique. »

Renoir a fait d’autres portraits de femmes jouant de la musique. Au Musée de l’Orangerie, juste à côté des Jeunes filles au piano, est exposée une œuvre réalisée entre 1887 et 1989, Yvonne et Christine Lerolle au piano. Les deux femmes y sont représentées dans un intérieur bourgeois avec ses tableaux aux murs. Ici, c’est un format paysage qui est choisi pour recréer ce moment joyeux. L’une joue tandis que l’autre tient la partition et observe en souriant. Néanmoins, la scène est moins intime que dans les Jeunes filles au piano, par une palette plus sombre notamment. Mais les coiffures en chignon et les robes avec encolure haute et manches longues décrivent une atmosphère de réception davantage qu’un moment d’intimité. Peut-être s’agit-il d’un duo joué dans l’exercice mondain de recevoir dans son salon des amies un après-midi.


 

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La musique a ainsi une place importante dans l’œuvre de Renoir. « Il était gai, toujours quand il travaillait, - il sifflotait et chantonnait en peignant (…) ». D’ailleurs Renoir affirmait lui-même que la musique lui était nécessaire et l’aidait à la création : « Vous savez, quand cela ne va pas, une chose m’aide beaucoup, c’est la musique. Vous avez l’air étonné, mais apprenez que j’avais autrefois une très jolie voix ; j’ai même chanté en solo à l’église Saint-Eustache ? Maintenant, quand je boude la toile, chanter m’aide toujours. Je fredonne des choses qui restent jeunes, par exemple La Belle Hélène, que je connais entièrement par cœur. J’adore Offenbach… » .

En un seul tableau, Renoir nous transmet son amour de la peinture et de la musique, son affection pour les modèles, une notion de bonheur simple et intime, la luminosité des couleurs. Ce tableau a connu un franc succès puisqu’il instaure un changement radical pour Renoir : pour la première fois sa peinture est reconnue aussi bien par le public que par la critique.

 

A partir de 1889, Renoir doit éviter le froid car des crises de rhumatismes le font énormément souffrir. Des rhumatismes qui vont vite s'avérer déformants, et qui vers 1905 l'obligeront petit à petit à renoncer à marcher. C'est malade et affaibli qu'il continue sa vie bien que la beauté et la gaieté continuent à dominer son œuvre. Il voyage beaucoup dans le sud de la France et en Espagne, où il découvre la lumière chaude de la Méditerranée. En 1892, date à laquelle Renoir a réalisé les Jeune filles au piano, la palette de l’artiste n’est plus aussi éclatante qu’avant. Il va infléchir le trait, abandonner la rigueur tout en conservant le modelé de ses sujets. Ceci plaît aux « amateurs » d’art, c’est pourquoi le peintre a une meilleure vie matérielle au début des années 1890.

Une des œuvres de la série des Jeunes filles au piano est d’ailleurs acquise par l’État français pour être exposée au Musée du Luxembourg. En effet, sur recommandation de l'ami de Renoir, Stéphane Mallarmé, le tableau Jeunes filles au piano est commandé pour l'Etat par le directeur des Beaux-Arts, Henri Roujon. A 51 ans, Renoir devient donc le premier impressionniste à entrer au Musée du Luxembourg.  Voulant réussir au mieux cette commande importante, Renoir recommence cinq ou six fois le tableau. Lorsqu'il présente les différentes variantes, on discute longuement pour choisir celle qui sera accrochée. Renoir peint donc à plusieurs reprises le thème des Jeunes filles au piano. Cette version du Musée de l’Orangerie est probablement antérieure à celle du Musée d’Orsay. On peut dire qu’elle est également moins académique que la version du Musée d’Orsay : son dessin est moins précis, la toile apparente, les ombres bleues. L’œuvre donne l’impression d’avoir été simplement ébauchée


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Par ailleurs, en 1892, Paul Durand-Ruel organise une exposition particulière de 110 toiles. C'est un triomphe, la reconnaissance pleine et unanime du public. Cette décennie, celle de la maturité, est donc celle de la consécration. Ses tableaux se vendent bien, la critique commence à accepter et à apprécier son style, et les milieux officiels le reconnaissent également. On lui propose alors la légion d'honneur, qu'il refuse.

 

Les Jeunes filles au piano sont une série incontournable dans l’œuvre de Renoir. Elles sont le symbole de la reconnaissance du peintre par la critique. De plus elle marque l’entrée des Impressionnistes au Musée du Luxembourg. Ceci n’est pas anodin si l’on se remémore la difficulté qu’ont eu les impressionnistes à vivre de leur art, à être considérés par les critiques, par l’Académie, qui refusaient presque systématiquement leur exposition au Salon. Les Jeunes filles au piano sont d’avantage connues du public dans leur version du Musée d’Orsay. Néanmoins, celle du Musée de l’Orangerie interpelle le spectateur par la douceur mélodieuse qui s’en dégage, par l’esquisse d’un monde enfantin sous la touche de couleur. Son aspect « non fini » fait la part belle à la rêverie. Le spectateur devient à son tour cette jeune fille songeuse accoudée au piano. Il se moque bien de savoir si le décor est un intérieur bourgeois ou non, cela n’a plus d’importance. Il suffira alors de se laisser porter par les ondulations des touches colorées pour entendre quelques notes de musique s’échapper de la toile.

 

 

 

[5] Il y a un double jeu avec le ruban chez la jeune fille blonde, un rose dans sa chevelure et un bleu nouant sa robe. Il semble intéressant de rapprocher cela de ce que disait Renoir à Ambroise Vollard à propos du ruban chez Vélasquez :

« A cause de cela, et aussi par la nature, je préfère Vélasquez. Ce que j’aime tant, dans ce peintre, cette aristocratie qu’on retrouve toujours dans le moindre détail dans un simple ruban… Le petit ruban rose de l’Infante Marguerite, tout l’art de la peinture est là-dedans ! Et les yeux, la chair près des yeux, quelles jolies choses ! Pas l’ombre de sentiment, de sensiblerie ! »

VOLLARD Ambroise, En écoutant Cézanne, Degas, Renoir. Les cahiers rouges, Grasset, 2005. p291