J'aime repenser parfois à ces oeuvres qui m'ont marquée. Celles qui ont profondément changé ma façon de voir l'art, et particulièrement ici l'art contemporain... C'est pourquoi j'ai choisi aujourd'hui de vous parler de Gary Hill, ou plus précisément d'une installation réalisée en 2006,  au sein de la Fondation Cartier.

 Frustrum est constituée d’une projection de synthèse en vidéo, d’un bassin d’huile et d’une sculpture en or. Depuis les années 1970, Gary Hill s’attache à appliquer une pratique artistique multimédia, mélangeant vidéo, installation, sculpture, son et performance. Cet artiste a ainsi remporté le prix du Lion d’or pour la sculpture lors de la Biennale de Venise en 1995. Il n’est donc pas étonnant que la Fondation Cartier l’ait accueilli en 2006. En effet, la Fondation Cartier est un endroit un peu à part dans la scène des musées parisiens. Les façades en verre de Jean Nouvel jouent avec la transparence et la modernité, rendant cette architecture troublante et ancrée dans son époque : un lieu parfait pour accueillir le meilleur de l’art contemporain.  Nous pouvons maintenant nous attacher aux caractéristiques de cette œuvre atypique réalisée en 2006 dans ce « temple » de l’art contemporain.



Une fois entré, le visiteur entend des coups de fouets  rompant le silence quasi monacal du rez-de-chaussée. D’où viennent ces claquements ? Ces bruits semblent provenir d’une salle à droite plongée dans le noir. De quoi intriguer le visiteur.
A l’intérieur, c’est une installation multimédia surprenante qui est proposée par Gary Hill. Sur l’écran on aperçoit un aigle gigantesque, enfermé dans une sculpture pyramidale semblable à un pylône électrique, qui se débat en déployant ses ailes. L’oiseau majestueux emprisonné dans la structure de métal (créatrice de perspectives linéaires) est paradoxalement serein et agressif.  Il tente de se délivrer par de puissants battements d’ailes qui font remuer quatre fils électriques à intervalles réguliers, avec quelques pics au niveau du rythme qui viennent le briser. L’image de l’aigle se reflète dans le bassin noir qui est secoué d’ondes lorsque son aile l’effleure virtuellement. Un générateur de vague procède à cette illusion.  L’odeur d’huile qui se dégage de cet étang noir atteint le spectateur. Les ondes brouillent l’image de l’aigle dans le bassin et vont se propager jusqu’à la sculpture en or où est inscrit la maxime « For everything which is visible is a copy of that which is hidden » (De toute chose visible il existe une copie qui est invisible). Cette inscription extraite des évangiles et gravée dans un lingot d’or, réalisé par le joaillier Arthus-Bertrand,  est retransmise en zoom, sur la mezzanine qui surplombe l’installation. Le son fait également partie intégrante de l’œuvre puisque les débats de l’aigle avec les câbles sont ponctués par des bruits de fouets, d’une réalité déroutante, se propageant dans l’espace. En effet l’artiste a enregistré lui-même ces sons  lors d’une rencontre avec un maître du fouet, Robert Dante. Le son a d’ailleurs souvent une importance toute particulière dans les œuvres multimédias puisque celui-ci est à son origine. 



Le visiteur se sent agressé par cet univers sombre où les coups de fouets raisonnent avec d’autant plus de violence. A chaque battement d’ailes, il semblerait que ce soit le visiteur qui soit directement la victime du grand aigle. Tous les sens sont en alerte, le spectateur n’est plus en sécurité devant ce monstre de plumes.
De nombreux symboles apparaissent dans cette œuvre, qu’ils s’agissent de l’aigle comme emblème de l’Amérique, de l’or, du pétrole, du fouet comme référence à la conquête de l’ouest. Cette installation a un impact physique prégnant chez le spectateur tout en prenant pour point de départ les notions de valeurs et de monnaie pour amener celui-ci à s’interroger sur la société de consommation, l’impérialisme et le trafic pétrolier. Le message politique est fort mais ne nuit pas à la portée sensorielle de l’expérience multimédia. Gary Hill pousse le spectateur dans ses retranchements en l’invitant à dépasser les limites du réel et du virtuel en jouant physiquement sur les deux tableaux. La place du texte n’est pas anodine. Graver une sentence dans le métal précieux c’est inclure son contenu dans une vérité : la parole est d’or. De nombreux artistes se sont intéressés à ce rapport mot/image que ce soit, les surréalistes (René Magritte) ou encore les artistes conceptuels (Joseph Kossuth) ou du land art (Ian Hamilton Finlay). Le langage a toute son importance dans l’œuvre de Gary Hill, qu’il se trouve sous la forme de texte ou de voix, il est conçu comme son propre générateur de sens : « Mon travail porte plutôt sur la trame de relectures et de réécritures dans le domaine électronique. A un certain moment, l’image est touchée par le langage, et il se produit quelque chose de physique. »  Le texte est un moyen d’ordonner le monde et de fixer une pensée dans sa réalité matérielle.
 Gary Hill est réputé pour ses installations multimédias et s’intéresse à la mise en œuvre des processus perceptifs et interactifs. Ici, il plonge le visiteur au cœur d’un univers virtuel puissant et violent. Les stimulations sensorielles accentuent la place du visiteur qui n’est plus simple spectateur mais participe à l’œuvre. Gary Hill l’explique de cette façon : “Interroger la vision en tant qu’approche a priori pour expérimenter le monde. Je pense que toutes ces différentes torsions que j’apporte à l’image —rapidité, clignotement, vacillement, extinction etc. ont pour effet de rendre plus conscient et non passif l’acte de voir.” 



Les œuvres qui fonctionnent à la fois sur le plan plastique et réflexif atteignent leur but car elles ne délivrent pas d’emblée leur message. Elles forcent le spectateur à s’interroger grâce au charme qui se dégage des moyens plastiques mis en place ayant un impact visuel fort. C’est le cas de Frustrum qui invite à opérer une mise à distance du réel en s’interrogeant sur les travers de notre société, notamment sa violence.  Baudelaire disait dans son poème Correspondance : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »  L’outil numérique lié aux effets d’une installation spatiale permet une symbiose du virtuel et du réel. C’est un jeu de piste qui interroge nos systèmes de pensée et notre conception symbolique du monde.  Le jeu de l’illusion de Gary Hill achemine alors l’idée que ce grand aigle impérial cache un secret.


Gary Hill Fondation Cartier 

 

Pour creuser un peu plus sur le rapport entre l'art contemporain et la question de la création, je vous renvoie à mon article: Qu'est-ce que le beau?