L'artiste japonaise Yayoi Kusuma est née en 1929 à Matsumoto. Dès l'âge de 10 ans, les premières hallucinations sont apparues sous forme de pois qui crée en elle un sentiment de déréalité, l'impression de ne faire plus qu'un avec ce qui l'entoure. Son regard se fixe sur le motif fleuri d'une nappe dont les tâches rouges envahissent peu à peu la pièce entière jusqu'à ce fondre avec son propre corps. 

Ces hallucinations de l'enfance sont le point de départ de son oeuvre, le pois devient ainsi son emblème d'artiste: "Ma vie est un pois perdu parmi des milliers de pois..."

A la fin des années 50, elle quitte le Japon pour tenter l'expérience aux Etats Unis où elle découvre l'action painting et rencontre Donald Judd, Mark Rothko ou encore Andy Warhol. Elle réalise alors des photographies et des collages mais également ses premières installations et happening. 

Ce n'est qu'à la fin des années 70 qu'elle décide de retourner au Japon et de poursuivre son travail depuis l'hopital psychiatrique de Seiwa à Tokyo.

C'est avec l'exposition que lui consacre la Maison de la culture du Japon que le public français la découvre en 2001. La rétrospective organisée par le Centre Pompidou fin 2011 avec les 150 oeuvres retraçant son parcours entre 1949 et 2010 la fait découvrir un peu plus par le grand public.

C'est pour cette rétrospective que ces trois drôles de fleurs ont été installée dans le jardin des Tuileries. Elles sont jumelles ou presque des Flowers that bloom tomorrow. Gigantesques, les fleurs toutes en rondeurs déploient leur pétales colorés, légèrement repliées sur elles mêmes. Elles ne sont pas encore prêtes à s'ouvrir. D'ailleurs leurs pétales si lourds en plastique et fibre de verre ne pourraient pas éclore.

En leur centre, une oeil guette. Ce sont des fleurs anthropomorphes (des femmes fleurs?). Peut être peut on y voir une forme d'autoportrait puisque l'univers artistique de Yayoi Kusuma est celui de l'intime. Ce monde coloré fait penser à celui de Lewis Caroll où les fleurs parlent aux petites filles perdues et où elles traversent des miroirs, en quête de leur identité (Infinity Mirrored Rooms).

Yayoi Kusuma dit alors: "Je suis la moderne Alice au pays des merveilles".

On pourrait également voir une référence à la culture japonaise où les fleurs de cerisiers sont un symbole de renouveau, de joie et de plaisir éphémère. On prend d'ailleurs le temps de les contempler quand vient la saison du printemps et les kimonos traditionnels se parent de motifs floraux raffinés.  Pourtant ici, le printemps se fait lointain, les fleurs étranges semblent venir d'une autre planète...

Cela peut nous faire penser à l'univers de Murakami où une fleur délirante et kawai ( Flower Matango) envahissait la galerie des glaces de Versailles. Ici l'univers du manga et de la bande dessinée n'est pas loin non plus formellement. Cependant leurs formes rondes et féminines pourrait aussi nous rappeler les courbes colorées des nanas de Niki de Saint Phalle. Le point commun serait peut être aussi ici dans les traumatismes enfantins retranscrits par la forme et la couleur, sous forme de protection (on pourrait même parler d'obsession pour le pois chez Yayoi Kusuma).

Mais ce qui distingue cette oeuvre de celles citées ci dessus c'est bien sûr le fameux pois qui couvre les fleurs tels un motif contaminant. Il envahit certaines de ses peintures ou décors comme un rituel visuel. C'est le fil rouge qui permet de créer des espaces indéfinis, des décors où l'on perd toute notion d'espace. La taille gigantesque des fleurs invite ici les visiteurs à en faire le tour et à basculer dans un univers onirique. Dans cette esprit, les peintures sur dimensionées sont ainsi des voiles dressés entre deux mondes, le monde intérieur de Yayoi Kusuma et la réel.