Tout commence dans le huit clos d'un cabinet de consultation. Une jeune femme tragiquement belle, Lissandra, entre à l'improviste dans le bureau de Vittorio, psychologue. Ce qui débute comme une rencontre amoureuse passionnelle semble orienter le récit sur la voix de l'analyse psychanalytique. Pourtant, très vite dans la lecture l'impensable arrive. Lissandra meurt d'une chute depuis la fenêtre de son appartement. Tout pousse à croire que c'est Vittorio, devenu son époux, qui l'aurait tué. Pourtant, l'une de ses patientes, Eva Maria, persuadée du contraire, vient lui rendre visite dans sa cellule pour tenter de l'innocenter.  

 

Il est difficile d'entrer dans l'histoire. Non pas parce qu'elle est compliquée mais parce que la multiplicité des voix destructure la narration. Les prémices se font brouillons. Trop d'éléments, trop vite. On sent bien que l'auteure souhaite nous emmener plus loin que les limites cloisonnantes du parloir faisant écho à celui du cabinet, sauf que cette fois, les rôles sont inversés. C'est le psychologue qui entame un processus d'introspection pour résoudre le mystère qui entoure la mort de Lissandra. 

C'est sans doute ce qui m'a gênée: le personnage de Vittorio est peu crédible. Il n'a aucune déontologie. Non pas que je sois contre l'enregistrement lors de séance thérapeutique (leur efficacité ont été prouvé) mais celui-ci viole très (trop) facilement le serment d'Hippocrate en révélant le contenu des cassettes audio à Eva Maria. Autre élément, celui-ci rompt le protocole en épousant une patiente (question transfert on a vu mieux!) et parle de sa vie privée à ses patients, ce que l'on découvre au fur et à mesure des entretiens retranscrits dans le livre.  Ce personnage peu sympathique donc, un brin imbu de sa personne, n'est heureusement pas l'intérêt du roman. Il est surtout là pour poser la question de la morale et découvrir une palette d'individus:  ses patients sont bien plus intéressants, complexes. L'auteure réussit le tour de force de révéler la violence des rapports humains au quotidien tout en  ancrant le récit dans l'Histoire. 

Très vite c'est le personnage d'Eva Maria qui prend le dessus. Elle est la figure maternelle par excellence. Elle est la voix des Mères de la place de mai. Sa fille fait partie des "disparues" de la dictature militaire qui a régné de 1976 à 1983. Son enfant arrachée, c'est l'image positive, le miroir qui s'est enfui. Elle s'est enfoncée dans l'alcoolisme pour oublier le manque qu'elle n'arrive pas à combler, délaissant le fils qui lui reste, Esteban, spectateur impuissant de sa déchéance. 

L'enquête devient alors l'occasion de réparer l'injustice, de répondre à des questions sur la mort non élucidée d'une autre jeune femme. 

Les parallèles ne s'arrêtent pas là. Hélène Grémillon livre avec justesse des correspondances entre les corps féminins meurtris: la décrépitude de la vieillesse chez Alicia, l'alcool pour Eva Maria, mais aussi la torture. Seule la danse apparaît dans le récit comme un moment lumineux où le corps de la femme est apaisé. Mais la noirceur n'est jamais loin  et le tango auquel s'abandonne Lissandra est toujours emprunt de mélancolie. 

Au fur et à mesure de l'écoute des cassettes, Eva Maria replonge dans les souvenirs douleureux de la dictature et entraîne avec elle le lecteur. 

 

La chute est brutale. Elle porte bien son nom. Le lecteur est balancé par dessus bord et dans sa descente aux enfers, il entame alors un retour sur le récit et ce titre mystérieux qui hante le roman: garçonnière?  Une garçonnière c'est un peu comme le cabinet de consultation où ce qui s'y passe est sous le couvert du secret et où les rapports de forces sont en jeu: entre un homme et une femme/ entre le patient et son psy. Et lorsque la révélation émerge à la conscience, le choc est rude! 

 

Merci à Priceminister pour cette belle découverte. Encore une fois la moisson des matchs de la Rentrée littéraire a été fructueuse!